Je viens au Festival d’Aix-en-Provence pour la première fois cette année, avec une forte envie de découvrir les nouvelles productions du festival et ses différents lieux de représentation.
Le temps a été magnifique. De quoi profiter pleinement de cette ville superbe, d’aborder sereinement les représentations en plein air au Théâtre de l’Archevêché et d’apprécier également les différentes rencontres et débats organisés aussi en plein air par le festival avec les artistes programmés lors de cette édition.
Cette édition du festival a mis en valeur le répertoire français et des chanteurs à la fois au meilleur niveau vocal mais également, qu’ils soient francophones ou non, à la prononciation excellente en français. Cela a rendu le surtitrage quasi-optionnel ce qui est un vrai bonheur pour profiter au mieux de ce qui se passe sur scène, d’apprécier pleinement la beauté du chant et de renforcer l’émotion ressentie par les spectateurs.
Parmi les productions vu à Aix, j’ai choisi de vous parler dans cet article de Samson et du diptyque Iphigénie en Aulide / Iphigénie en Tauride, deux spectacles audacieux et sublimes qui ont constitué deux grands moments de cette édition du festival.
Samson – Jean-Philippe Rameau (Théâtre de l’Archevêché)

Quelle belle idée que de créer ce Samson de Rameau et Voltaire ! Alors oui bien sûr c’est « librement inspiré » de ce qui aurait pu être cet opéra s’il avait pu être créé par ses auteurs, si la censure n’était pas passé par là, avec toutes les incertitudes que cela implique et les choix créatifs questionnables. On sent toutefois que le travail réalisé à du être intense pour retrouver à la fois, les morceaux de partition réutilisés ultérieurement dans d’autres œuvres, dont on est sûr que Rameau les avait créé pour cet opéra, ceux dont on peut être relativement confiant qu’il s’agit de réemplois du même ordre sans en avoir la preuve et enfin ceux qui en l’absence de la partition originelle ont toutefois le mérite d’avoir été composés par Rameau pour que la partition soit bien du 100 % Rameau. Pour ces derniers, le duo Pichon – Guth les a jugé être les plus à même de mettre en musique les derniers éléments du livret de Voltaire, retrouvé lui en intégralité.
La distribution au plateau est une réussite avec un Jarrett Ott hyper crédible physiquement en Samson mais également avec une voix parfaite pour sa partition, accompagné d’une part de la Timna touchante de Lea Desandre toujours parfaite et d’autre part de la Dalila vénéneuse de Jacquelyn Stucker avec qui la température va encore monté d’un cran. La prononciation de ce trio franco-américain est parfaite et ce n’est pas pour rien dans le plaisir du public. Dans la fosse, la musique sublime de Rameau fait mouche, interprétée par l’ensemble Pygmalion sous la direction de Raphaël Pichon qui magnifie toujours les œuvres auxquelles il s’attaque.
La mise en scène de Claus Guth est au diapason, superbe et au service de l’œuvre. L’adjonction d’une narratrice sous les traits de la mère de Samson (Andréa Ferréol) ainsi que le montage sous forme de flashback fonctionnent très bien de même que les éléments de sound design parsemés tout au long de l’ouvrage pour souligner les scènes clés. La modernité de la production se conjugue très bien avec le style baroque de la musique et du chant sans la dénaturer ou l’heurter. La déchéance de Samson, subissant trahison, humiliation et aveuglement amène son lot de scènes sanglantes. On en ressort avec des images fortes plein la tête et le sentiment d’avoir passé un grand moment.
Direction musicale : Raphaël Pichon / Mise en scène : Claus Guth / Chœur et Orchestre : Pygmalion
Libre création de Claus Guth et Raphaël Pichon d’après Samson, opéra perdu de Jean-Philippe Rameau et un livret censuré de Voltaire (1734 et 1736), inspiré de la Bible (Livre des Juges).
Jarrett Ott (Samson), Jacquelyn Stucker (Dalila), Lea Desandre (Timna), Nahuel Di Pierro (Achish), Laurence Kilsby (Elon), Julie Roset (L’Ange), Antonin Rondepierre (Premier juge/Un convive), Andréa Ferréol (La Mère de Samson), Gabriel Coullaud-Rosseel (Samson jeune), Pascal Lifschutz (Un sans-abri)
La captation réalisée par Arte et diffusée en direct sur la chaine le 12 juillet 2024 est disponible sur Arte jusqu’au 11 janvier 2027 via ce lien => ARTE Concert
Futures représentations :
17, 19, 21, 23 mars 2025 – Théâtre National de l’Opéra-Comique, Paris
Iphigénie en Aulide / Iphigénie en Tauride – Christoph Willibald Gluck (Grand Théâtre de Provence)

Gluck a consacré 2 œuvres au personnage mythologique d’Iphigénie : l’une au début de la guerre de Troie où Diane (Artémis) demande à Agamemnon de sacrifier sa fille Iphigénie pour qu’elle accepte d’envoyer des vents favorables nécessaire à la flotte grecque pour traverser la mer jusqu’à Troie, l’autre après la fin de la guerre, soit environ 15 ou 20 ans plus tard, où Iphigénie, sauvée in extremis par Diane précédemment et sans que sa famille le sache, est devenue prêtresse de Diane dans une contrée lointaine (Tauride, soit la Crimée moderne) et est en charge de sacrifier les étrangers arrivant en Tauride, parmi lesquels un jour se trouve son frère Oreste.
Corinne Winters réalise un exploit en incarnant ce personnage à merveille dans les deux ouvrages, soit dans deux tessitures vocales sensiblement différentes. On la sent malgré tout plus à l’aise dans la partie en Tauride que dans la première en Aulide. De manière générale d’ailleurs, la deuxième partie en Tauride est sensiblement plus réussie et émouvante que la première. Elle est plus moderne, plus réussie stylistiquement, plus incarnée vocalement et dans le jeu par Corine Winters, Florian Sempey, Stanislas de Barbeyrac et Alexandre Duhamel. Pourtant la cohérence dramatique de ce diptyque est pleinement opérationnelle et fait totalement sens dans cette mise en scène de Dmitri Tcherniakov où les personnages d’Aulide (Agamemnon, Clytemnestre) viennent hanter ceux de Tauride. La première partie souffre en comparaison d’être stylistiquement plus convenue au niveau de la scénographie, d’un livret légèrement moins bon, d’un jeu pas toujours très crédible de la part de Russell Braun et d’une voix pas toujours très agréable d’Alasdair Kent. Par contre, la prononciation de tous, francophones comme non-francophones, dans les deux parties est parfaite et Véronique Gens est impériale en Clytemnestre.
Tout au long de cette soirée, on admire la musique et la direction d’orchestre d’Emmanuelle Haïm, l’originalité de certains passages et la beauté qui se dégage de l’ensemble. L’évolution du personnage d’Iphigénie entre les deux ouvrages est poignante et beaucoup plus signifiante lors d’une soirée présentant les deux œuvres. Elles s’enrichissent l’une l’autre à peu de distance et il devient évident que c’est ainsi qu’il faut les voir pour en apprécier pleinement les enjeux du mythe de la malédiction des Atrides et les sentiments et tourments des personnages.
Direction musicale : Emmanuelle Haïm / Mise en scène : Dmitri Tcherniakov / Chœur et Orchestre : Le Concert d’Astrée
Iphigénie en Aulide : Livret de Bailli du Roullet d’après les tragédies Iphigénie à Aulis d’Euripide et Iphigénie de Jean Racine. Création en 1774 à l’Académie royale de musique (Salle des Tuileries, Paris)
Corinne Winters (Iphigénie), Russell Braun (Agamemnon), Véronique Gens (Clytemnestre), Alasdair Kent (Achille), Nicolas Cavallier (Calchas), Soula Parassidis (Diane), Lukas Zeman (Patrocle), Tomasz Kumiega (Arcas)
Iphigénie en Tauride : Livret de Nicolas-François Guillard, d’après les tragédies Iphigénie en Tauride d’Euripide et de Claude Guimond de la Touche. Création en 1779 à l’Académie royale de musique (Salle des Tuileries, Paris).
Corinne Winters (Iphigénie), Florian Sempey (Oreste), Stanislas de Barbeyrac (Pylade), Alexandre Duhamel (Thoas), Soula Parassidis (Diane), Tomasz Kumiega (Un Ministre/Un Scythe), Laura Jarrell (Une Prêtresse)
La captation réalisée par Arte est disponible sur Arte.tv depuis le 11 juillet 2024 jusqu’au 11 janvier 2026 via ce lien => ARTE Concert
Futures représentations :
10, 13, 16, 19, 22, 27, 30 Octobre 2024 – Greek National Opera (Stavros Niarchos Hall, Athènes, Grèce)
A venir – Saison 2025-2026 ? – Opéra national de Paris
